À l’occasion de l’événement Les Plumes à la Ferme, lors de la Ferme Électrique #12, juillet 2023, un atelier d’écriture a été mis en place avec cinq auteurs et le public, animé par François Muratet et Jérôme TPU.

 

Les cinq auteurs étaient : Laurence Biberfeld, Séverine Chevalier, Nicolas Jaillet, Dorian Masson, Francis Mizio.
La première étape a été tout d’abord de demander aux auteurs invités de poursuivre à tour de rôle la phrase introductive suivante : « J’étais à la Ferme électrique » en rajoutant au minimum un mot.

 

Cela a donné ceci : J’étais à la ferme électrique quand les moutons se suicidèrent, il faut dire qu’on leur avait bouffé la laine sur le dos. Cette phrase est devenue le toboggan littéraire pour la trentaine de participants, y compris les auteurs. La consigne pour la 2e étape a été de produire un texte en 10 mn qui devait reprendre ce lancement.

 

Voici le résultat de leur créativité. Les vingt et un textes sont reproduits ici avec l’autorisation de leurs auteurs.

Dorian Masson

 

J’étais à la Ferme Electrique quand les moutons se suicidèrent. Il faut dire qu’on leur avait bouffé la laine sur le dos.
L’haleine, je l’avais mauvaise
D’avoir bu trop de solitude
Mais à la Ferme électrique il parait qu’on ne meurt pas
D’avoir les doigts dans la prise.
Je me suis perdu dans le regard
D’une belle bergère brune
Qui a monté mon cœur thermostat 10
Et fait sauter les plombs
De mon putain de pantalon.
Avec ses boucles couleur vinyle
J’étais à la Ferme électrique
Pour consoler l’Âne Dépressif
Qui s’était pendu à mes lèvres
Mais devant les portes de la grange
On m’a juré sur le cancer
Qu’il avait retrouvé le sourire.
Les vaches regardent sans trop y croire
Le train de mes doigts courir
Sur le cuir tanné de ta peau
Et j’ai volé les dents des poules
Pour les faire mordre dans ta chair.
On a liquidé les proprios
Brûlé les moulins de nos cœurs
On a fait tomber les oiseaux
Pour les faire passer au mixeur
Venez. Entrez. Et surtout ne reportez pas.
Car à la Ferme électrique
Il paraît qu’on ne meurt pas
De mettre les doigts dans la prise.

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Nicolas

 

J’étais à la Ferme Electrique quand les moutons se suicidèrent. Il faut dire qu’on leur avait bouffé la laine sur le dos.
Tout ça partait d’un quiproquo,
Tout ça pour les libérer du chaud.
Maintenant Tournan se retrouve sans crottin,
Et nous sans lait pour le matin.
Une fois la laine évacuée
Et la tristesse passée
Notre groupe de lecture
Décidait de s’attaquer à d’autres pâtures.
Vint le temps non pas des rires et des champs,
Mais du carnage légumier de Tournan.
Pour accompagner la barbaque,
Nous avions récupéré carottes, choux-fleurs et autre patates.
À Tournan-en-Brie, pas de gâchis.

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Laurence Biberfeld

 

J’étais à la Ferme Electrique quand les moutons se suicidèrent. Il faut dire qu’on leur avait bouffé la laine sur le dos.
Mais est-ce une raison pour crever ? songeaient les moutons qui, par 50° à l’ombre, avaient encore leur laine.
Et puis les voyant tourner sur de multiples broches en prévision de la grande nuit de bamboche, ils finissaient par se dire que ça valait peut-être le coup d’attendre l’aube prochaine, et pourquoi pas, de laisser tomber le régime végétarien. Car l’herbe grillée, c’est moche, tandis que l’agneau grillé…
Bref, ils étaient en train de trahir, de retourner leur veste, de songer à rajouter la laine à la laine, de passer du côté des bouffeurs de viande, des tondeurs de troupeaux, de la foule anonyme.
Et pourtant, le suicide…
Ça avait quand même une gueule à passer à la postérité. Et si jamais il y avait quelque chose après la mort, où on pouvait gambader sans laine ni viande, ni rien qui puisse vous filer le moindre attrait aux yeux des sans poils au ventre creux…
Les moutons, en fait, n’avaient jamais voulu de mal aux mites. Leur suicide n’avait rien à voir avec les activités de ces charmantes bestioles qui leur ménageaient de délicieux tunnels d’air dans l’épaisseur de la laine. Ils s’en foutaient de leur laine comme de leur viande. Ils voulaient juste essayer autre chose, dans un ailleurs total, mais ensemble. Et donc ils se suicidèrent en troupes en avalant leur langue, et leur propos, et leurs légendes, et leurs revendications. Par 50°C, même les mettre en broche alors qu’ils avaient tourné charognes fumantes en quelques minutes était hasardeux, mais ce fut fait.

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Baptiste

 

J’étais à la Ferme Electrique quand les moutons se suicidèrent. Il faut dire qu’on leur avait bouffé la laine sur le dos.
Mais cela n’avait pas suffi. La chaleur écrasante de ce mois de juillet les avait terrassés. Dur, dur d’être un mouton en 2023. La montée des eaux, la fin des pollinisateurs ça passe encore, mais 35°C à l’ombre à midi, plus jamais. Tout nus sans leur toison, qu’on leur avait ôtée pour des raisons évidentes, ils s’étaient transformés. Virant rouge écrevisse sous les rayons ardents, on les avait même confondu avec des porcelets. C’est décidé, c’en était trop, il fallait en finir.

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François Muratet

 

J’étais à la Ferme Electrique quand les moutons se suicidèrent. Il faut dire qu’on leur avait bouffé la laine sur le dos.
C’était un spectacle inhabituel, car le groupe « Les Moutons » faisait toujours de très bons concerts. Mais là, le chanteur n’était pas en forme, le manager leur avait claqué dans les doigts, il était parti avec la caisse, la copine du bassiste, et même le camion qui transportait le matos.
Alors, sitôt passé le premier morceau, alors qu’il avait déjà fait plusieurs pains, le chanteur avait jeté le micro et s’était cassé. Les autres l’avaient suivi.Guillaume, le responsable de la Ferme électrique en mordait sa casquette. Alors Yoann est venu, lui a pris le bras, il lui a dit « Viens on joue, Olivier est là aussi. Allez, on chope les claviers et on les remplace. » Ouais, ça se passe comme ça à la Ferme électrique, et quand Tonnerre a joué c’était génial !

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Anne

 

J’étais à la Ferme Electrique quand les moutons se suicidèrent. Il faut dire qu’on leur avait bouffé la laine sur le dos.
Il faut dire qu’on leur avait bouffé la laine sur le dos.

Nus et grelottant, ils s’étaient chacun tiré une balle dans la tête.
Le bruit avait été terrifiant, et nous sommes restés terrifiés. Après un temps, on ramassa les flingues, rassembla les carcasses.
On distribua du whisky, même aux enfants.
Nous fîmes un festin de ces moutons nus, désespérés et troués à la tête.
Repue, je me suis endormie, une seconde.
Je me réveillai alors nue, grelottante et terrifiée.
Entourée des autres, aussi désespérés que moi.
On distribua des flingues, rassembla le whisky.
On ramassa les enfants.
Le bruit fut terrifiant.

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Hélène

 

J’étais à la Ferme Electrique quand les moutons se suicidèrent. Il faut dire qu’on leur avait bouffé la laine sur le dos.
Le public s’y était donné à cœur joie et les enfants hurlaient. Durant l’après-midi qui avait précédé, le monde avait bruissé … Une atmosphère de fin de règne… Je m’étais alors sentie en quelque sorte libérée de toutes les contraintes qui pesaient sur nous. J’étais sans doute malade mais ça m’importait peu. Je savais que je n’avais plus rien à perdre. J’avais décidé avec mes amis, avec ceux que je chérissais, de passer à autre chose. Alors le jour est arrivé. On a mis fin à nos vies. Les moutons étaient avec nous.

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Marina

 

J’étais à la Ferme Electrique quand les moutons se suicidèrent. Il faut dire qu’on leur avait bouffé la laine sur le dos,
La bande de la Taverne avait encore frappé. Elle avait perfidement amadoué ce nouveau groupe de moutons noirs récemment installé à la Ferme de Combreux, à la fraîche, à la sortie de l’hiver. Cette fine équipe d’ovins musiciens fit vite la joie et la qualité des soirées musicales. La rencontre avec la bande à la trompette fut magique, riche, productive !
On promit à ces laineux et talentueux joueurs de flûte, guitare, djembé, accordéon, …, à ces chanteurs au timbre chaud une carrière fulgurante, éclatante… Avec une grande première en concert à la Ferme de Tournan-en-Brie.
Le samedi 8 juillet, le troupeau arriva en guest star sur les lieux, prêt à en découdre avec ce public averti !
Les sympathiques cuistots de la Taverne proposèrent de les installer en loge… une loge bien douillette, bien chaleureuse où ils purent détendre leur belle chair fraîche avant de découvrir qu’ils étaient prévus au menu du fameux couscous… une seule sortie de secours : le saut de l’ange sur barbecue !

Séverine Chevalier

 

J’étais à la Ferme Electrique quand les moutons se suicidèrent. Il faut dire qu’on leur avait bouffé la laine sur le dos,
et ça ne les gênait pas
les moutons
d’être pris pour des cons
ils aimaient
cette attitude existentielle
être pris pour des cons c’était peinard
Aussi ce jour-là
nous
les moutons
Un jour de liesse
on s’est alignés en rond
Pedro a fait son petit solo de guitare électrique
Hervé a récité
notre mantra
Le but est l’absence de but en tant que but
Micheline a bu un café
On a frotté nos laines
soupiré de béatitude
il faisait chaud
à cause du feu
au milieu
il était beau le feu
nos yeux
oui nos yeux
bardés d’amour
de n’avoir jamais
exploité personne
on a crié F’MURR
on s’est jetés dedans
Ce fut
L’EXTASE

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Pierre V.

 

J’étais à la Ferme Electrique quand les moutons se suicidèrent. Il faut dire qu’on leur avait bouffé la laine sur le dos.
Ils étaient arrivés la veille, remplis d’espoir, leurs frêles pattes tendues vers toutes ces merveilles offertes : son, chants, bruits, nourriture céleste et boissons enivrantes. Ils firent la fête, oublièrent leurs soucis, mêlant alcool, sueur et sécrétion corporelle, aimant, riant, dansant.
Mais la nuit venue, alors que la poussière retombait sur le gravier encore chaud, le loup est arrivé, le loup le plus puissant, le loup de la peur !
Circulant de moutons endormis en moutons évanouis, il distilla son venin…
Peur de l’autre, peur de perdre, peur de ne pas être aimé, peur de la solitude, peur de la fin du monde…
Au petit matin tout était fini !
Il faudra tout recommencer…

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Stéphane

 

J’étais à la Ferme Electrique quand les moutons se suicidèrent. Il faut dire qu’on leur avait bouffé la laine sur le dos,
Pauvres moutons. Eux qui étaient venus de faire défriser au fer à lisser. A l’appel des ondes électriques flottant dans l’air survolté de Tournan, ils s’étaient précipités dans l’étable espérant y trouver l’objet de leur quête. Ils n’y trouvèrent que des instruments, électrifiés certes, mais impropres à leurs rêves capillaires. Leurs laines se dressèrent sur leur dos au milieu du pogo. Les slameurs profitaient de l’occasion pour s’assurer une réception tout en douceur parmi les clameurs d’une meute de bergers en transe. Ça sentait pas bon la tonte. Pour eux le temps de retourner leur veste était venu. Plus à suivre le troupeau. Portés par le tempo, nos moutons se sont donné le mot : gigot !
C’est ainsi que s’est finie cette incroyable party, en méchoui sans légume mais avec de la viande enragée, une vraie carne bien méritée. Ça oui, on l’avait cherchée, cette fin de soirée bien déjantée.

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Nicolas Jaillet

 

J’étais à la Ferme Electrique quand les moutons se suicidèrent. Il faut dire qu’on leur avait bouffé la laine sur le dos,
Il faut dire que leur laine était délicieuse. Il faut dire aussi que c’était l’hiver, et que, sans laine sur le dos, les moutons allaient tous crever. Il faut dire que nous aussi, on allait tous crever car on n’avait strictement plus rien à manger depuis un paquet de temps. Il faut dire que les moutons, on ne pouvait pas les manger, car ils avaient le charbon. Sinon, on les aurait mangés eux, à la place de la laine. On n’est pas vaches.

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Clémence

 

J’étais à la Ferme Electrique quand les moutons se suicidèrent. Il faut dire qu’on leur avait bouffé la laine sur le dos,
Pour se consoler, le village organisa une grande marche collective qui réunissait humains et animaux. En tête du cortège, les cochons et les vaches arboraient leur tenue de deuil colorée, mêlant tricots arc-en-ciel pour rendre hommage aux défunts. Les humains entonnaient le refrain de Mylène Farmer « Tout est ko » quand le ciel s’assombrit et que la pluie commença à ruisseler sur le pelage des bêtes qui suivaient. Les oiseaux de la région se regroupèrent pour une parade dans les airs, et leurs mouvements mimaient un chef d’orchestre qui fait chanter les nuages et tonner le ciel. Les animaux arrivèrent de toujours plus loin pour se joindre à la marche, et chacun avait mis un point d’honneur à ce que sa tenue fasse résonner la mort des moutons avec les couleurs du ciel, du soleil, et de la nature…
Le soleil ne se coucha pas ce jour-là et tout le monde marcha à travers champs jusqu’au jour suivant.

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Annie

 

J’étais à la Ferme Electrique quand les moutons se suicidèrent. Il faut dire qu’on leur avait bouffé la laine sur le dos,
Seules les poules assuraient la survie de la ferme. Elles picoraient et chiaient partout. Grâce à leur ténacité et leur envie de vivre, d’autres animaux revinrent, des porcs, des hérons, des faisans, des ours et toute sorte d’êtres vivants. Mais il manquait l’essentiel. La musique. Quand tout à coup, un porc marcha sur une barrière électrique. Et là, enfin, c’était parti. Le punk revivait, punk is not dead. Et chaque année je reviens, et je reviendrai à la Ferme électrique où tu peux tout faire sauf fermer ta gueule !
Car en fait ce que j’imaginais avant d’y venir, en lisant ces termes la Ferme électrique, ça m’évoquait, une ferme certes, mais quel genre de ferme ? Une ferme agricole ? Une ferme avec du bétail ? Une ferme avec des produits locaux ? Et pourquoi électrique ? Là, je séchais…
Quoiqu’il en soit je ne pensais pas à la musique. Oh bonheur et joie, la musique était bien là. Hyper présente avec ses sons hyper électriques, avec ses basses qui te font vibrer le corps, avec ses harmonies qui te font du bien, qui te bousculent. Mais pas que. Il y a aussi les gens. Ces gens si différents qui ont un point commun : le respect. Ils sont eux-mêmes, drôles, joyeux, parfois barrés, mais authentiques. Deux jours à la ferme électrique te rendent tolérant, heureux, modeste, optimiste. Tu vois que les jeunes, les moins jeunes, les moins moins jeunes, s’unifient, se retrouvent, s’amusent, échangent et parlent ensemble. C’est un beau moment, électrique, au sein d’une belle ferme.

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Une bibliothécaire

 

J’étais à la Ferme Electrique quand les moutons se suicidèrent. Il faut dire qu’on leur avait bouffé la laine sur le dos.
En effet, la nuit passée fut si fraîche que les campeurs, bien obligés de se couvrir, ont tondu tous les moutons !
Au petit matin, lors de la macabre découverte, le fermier électricien responsable de la ferme électrique, tel que son nom l’indique vous vous en doutez, dut intervenir : « Il n’y a rien à déclarer, les moutons étaient tout simplement déprimés de base. Comme tous les citoyens français. La tonte fut la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. »
– Et les campeurs ? intervint une journaliste de la Marne. Seront-ils punis ?
L’électricien parut surpris. Je vis à ses yeux qu’il devait avoir peur que des militants de la WWF ou de L182 interviennent. Ou pire, que des amis des défunts moutons se pointent…
Et puisque dans chaque histoire il faut être juste, un campeur prit la parole (afin de se défendre très probablement…)
« Mes chères compatriotes, ce n’est pas nous qui avons tondu les moutons ! Ce n’est pas moi, ni Richard, ni le groupe de jeunes filles arrivées tard dans la nuit. J’ai vu qui c’était, et c’est … »

Jérôme TPU

 

J’étais à la Ferme Electrique quand les moutons se suicidèrent. Il faut dire qu’on leur avait bouffé la laine sur le dos.
La direction n’avait pas supporté les échecs successifs et il avait bien fallu trouver de l’argent quelque part.
Maintenant que tout le monde était sorti d’affaire le sacrifice du troupeau représentait un souvenir indépassable. Par le don de leur vie ; les ovins nous avaient autorisé une vie confortable où il n’était plus nécessaire de souffrir pour exister. Cette reconnaissance tardive de leur sacrifice avait ensuite beaucoup gâché la fête et si on en reparlait entre nous, c’était toujours à bas mots. Bref, leur suicide ne passa pas inaperçu. On essaya par la suite d’expliquer que ce n’était pas l’énergie du désespoir qui avait motivé leur geste, mais chacun dans la bande se rappelait la dernière fois où François leur avait adressé la parole, « On ne recommence pas les conneries. Je ne veux pas revivre le même échec ». Les brebis avaient tout de suite pris cela personnellement et il avait fallu toute la sagesse de Margaret, la plus âgée d’entre elles, pour qu’elles osent revenir le lendemain.
Les mâles n’ayant pas relevé le sous-entendu, le festival de déroula d’abord tranquillement. Mais les vaches, les cochons, les poules et les poulets réclamaient vengeance. Depuis le temps qu’ils payaient le prix cher, les animaux estimaient maintenant qu’ils étaient légitimes à réclamer des droits. Eux aussi réclamaient le droit au divertissement. A eux maintenant d’organiser leur festival où plumes, poils, becs, griffes et crocs de retrouveraient.

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Guillaume C.

 

J’étais à la Ferme Elektrik quand les moutons se suicidèrent. Il faut dire qu’on leur avait bouffé la laine sur le dos dénervé.
Sang glacé, -20°C je cachais mon sexe troglodyte
Toujours appeler     le chien
.                                 le chien
.                                 le chien
.                                 le chien…
En amont, ne rien avaler.
Sur cette route mélancolique
Un mur de sons, une robe de bruit
La corde à linge pissait des larmes de chiffons.
Suicidez-vous les moutons
Les brochettes sont bonnes !!!

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Francis Mizio

 

J’étais à la Ferme Electrique quand les moutons se suicidèrent. Il faut dire qu’on leur avait bouffé la laine sur le dos.
Désemparé, le loup qui soudain ne sut vers qui ou quoi se tourner décida d’expurger son blues en montant un groupe rock, avec des potes de Tournan.
Comme il avait une idée de trio, un truc plutôt rock ethnique bretonnant tradi hard core, il passa une annonce pour recruter un renard à la basse et une belette à la batterie.
Leur première galette « Si t’es beurre doux, je vais te dessaler » fit un flop.  Déçus, ils montèrent un stand crêperie à la Ferme électrique. Mais devant le prix de la double courgette avec œuf et saucisse, les festivaliers se plaignirent qu’on leur tondait la laine sur le dos. Fallait pas les prendre pour des moutons.

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Séverine

 

J’étais à la Ferme Electrique quand les moutons se suicidèrent. Il faut dire qu’on leur avait bouffé la laine sur le dos.
Il se retrouvèrent à poil face aux cohortes de touristes punks qui ne pensaient qu’à la bière et au méchoui. Ils avaient bien pensé passer inaperçu dans ce joyeux tumulte fait de guitares et de gens pas très frais. Mais c’était sans compter la surveillance accrue des mecs en maillot de bain et des meufs torse nu.
Quand les 1ères notes de la guitare électrique éclatèrent, les moutons ne purent s’empêcher de se jeter à poil dans le pogo. Excités par tous ces contacts humains, ils se mirent à bêler et furent aussitôt reconnus. Des mains commencèrent à glisser sur leur corps graisseux et tous se mirent à fantasmer sur les beaux gigots. Face à tant d’émoi, les barbecues s’allumèrent et lorsque le premier mouton s’approcha du feu, la délicieuse odeur de viande grillée porta l’excitation à son comble. Tous les festivaliers, électrisés par la perspective du menu à venir se jetèrent sur eux, totalement hagards.
Pris de panique les moutons se bouffèrent entre eux, quant à nos punks à chien, ils repartirent chez eux le ventre creux.

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Antoine

 

J’étais à la Ferme Electrique quand les moutons se suicidèrent. Il faut dire qu’on leur avait bouffé la laine sur le dos.
Ils la gardaient pour leurs vieux jours. Alors oui, on les avait prévenus : « Rebellez-vous, ou de la laine vous n’en aurez bientôt plus. » Chaque printemps ils avaient cotisé, sagement. D’abord parce que ça les arrangeait : cette laine, qu’est-ce qu’ils en auraient fait ? Mais surtout parce qu’on leur avait promis une retraite paisible en Arcadie. Quelques jours plus tôt, la nouvelle était tombée : il faudrait cotiser deux années de plus et les tontes se feraient plus régulières. C’est un dénommé Panurge qui avait annoncé la nouvelle, tout sourire. Alors les moutons, réglant son sabot sur 2mm, au lieu de le suivre, se jetèrent quelques regards entendus … puis dans le vide, lui coupant l’herbe sous le pied…

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Kareen

 

J’étais à la Ferme Electrique quand les moutons se suicidèrent. Il faut dire qu’on leur avait bouffé la laine sur le dos.
« C’est pas facholand ici ! » dit le chanteur du célèbre groupe de post grunge indie métal hurlant « The Sheep » (alias « les moutons »). Il fut aussitôt approuvé par le public par le biais d’une salve d’applaudissements et de grognements de cochons ou de coin-coin de canards. Du cotés des fermiers, c’était la frénésie, après des heures de préparatifs, cette plongée dans la musique, dans la fumée odorante des merguez et le parfum de la bière briarde, avait quelque chose de mystique.« Complètement foutraque, dit un journaliste des Inrockuptibles a sa voisine, c’est plus la Ferme électrique, c’est la ferme des animaux ! » Hélas, il n’eut pas l’opportunité de noter ce bon mot, car une fois qu’il fut repéré, la foule se mit en devoir de le recouvrir de goudron et de plumes (de poules).Hélas, le suicide artistique du groupe « The Sheep », qui avait prévu de se séparer ce soir-là à l’issue d’une énième destruction de leur matos, ne serait couvert par aucune gazette. Moi-même, je ne savais pas encore que j’assistais à des moments historiques, et que de cette scission du groupe naîtrait une des plus importantes formations artistiques rock de tous les temps. Un complot gagnant de musique, de poésie, de littérature serait patiemment ourdi par des membres dissidents de Blues system, le groupe de Marina et François. Mais comme je ne le savais pas encore, malgré mon omniscience de narratrice, c’est nonchalamment que je décidai d’aller savourer une crêpe confiture de chanvre-caramel beurre salé, en attendant la fin d’un monde, que je contemplerai avec une vague impression de désenchantement.